jeudi 31 juillet 2008

Extrait1


(Photo : Tina Aumont dans les années 70)

La place était inondée d'un soleil aveuglant d'été crépusculaire. L'œil mettait un temps à s'y accoutumer. Les silhouettes se formaient pour se préciser de plus en plus, elles se croisaient comme plein d'électrons à trajectoire aléatoire. La plupart des êtres déambulant sur la place étaient jeunes, la moyenne d'âge devait plafonner à 20 ans, nous étions dans une ville étudiante. Presque tous les visages portaient donc la grâce que la jeunesse seule confère. Hormis l'attroupement quotidien aux alentours des deux sorties des deux bouches de métro. Il s'agissait des damnés de la ville : sans activité aucune sinon celle d'abrutir encore plus une conscience déjà bien entamé à coups d'expédients divers, de manque de sommeil, de manque de vraie vie tout court. Ils étaient les zonards, les clodos, les drogués, les "addictés" précaires. Les âmes perdues. Rachel passait dangereusement près d'eux. Et reconnut sa mère, sa mère et son beau père.

(...)

Ce qui la regardait sur cette place c'était les yeux noirs d'ivoire, des yeux d'épouvantes, ceux de sa mère, déjà transfigurés, imprégnés de substances. Et la mère fendit le trafic d'étudiant pour venir à sa fille qui ne fit que « Maman ? » ce qui en fit retourner quelques uns, jugeant la désignée mère, camée, clochardisée, une sorcière d'épouvante et la supposée fille, apprêtée, fraîche, jolie. Aucun point ne permettant un quelconque rapprochement. C'était même incongru voire obscène de penser qu'elles puissent être de la même famille, que l'une ait pu engendrer l'autre, que de ça on puisse devenir ça, dans les deux sens. De plus, les jeunes passants étaient pour la plupart bourgeois et malgré eux plein d'a priori : ils avaient sous les yeux une figure d'identification lambda, la jeune jolie fille bien sapée et ne pouvaient concevoir de mixions possible entre cette figure et le rebut de la société, l'exemple type de la déchéance. Il était inimaginable que la carne ait été plus belle, plus aisée et plus à la page non seulement que sa supposée fille mais aussi que la majorité de la population du même acabit. Pour eux il allait de soi que la dame avait toujours été comme ça, qu'elle était née comme ça, dans ce qui devait s'assimiler à un caniveau, un bidonville. Il ne les effleurait même pas qu'elle soit la muse qu'ils avaient si souvent contemplée sur les écrans, objet désormais méconnaissable de tant de fan- clubs qui se voulaient underground et branchés. Aurait elle hurlé à cet instant « Je suis Tina-Rose N. ! » comme elle l'avait d'ailleurs sii souvent fait auparavant qu'ils en auraient conçu un ricanement moqueur teinté de pitié, sans qu'une seconde ne les effleure la pensée que ce pouvait être bel et bien vrai.

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