samedi 28 juin 2008

Oui : Elle.

Quand le point de la fin s’est inscrit mon ventre tout au centre s’est ouvert et le reste de l’univers si y est englouti, aspiré au-dedans comme dans un trou noir, il n’y avait plus matière ni existence car je porte le grand vide en moi et tout le désarroi du monde.

jeudi 26 juin 2008

L.


-->Quand le point de la fin s’est inscrit mon ventre tout au centre s’est ouvert et le reste de l’univers si y est englouti, aspiré au-dedans comme dans un trou noir, il n’y avait plus matière ni existence car je porte le grand vide en moi et tout le désarroi du monde.

mercredi 18 juin 2008

Qui peut être et avoir été -je pose la question




Les essences L.

Jeu de mots plus ou moins heureux sur Essence N de l'amour (de MBK) pour répondre à une question souvent posée sur d'autres pages web auxquelles je suis inscrite, à la mention "livres préférés". On écrit souvent dans la case un peu n'importe quoi, les 1eres choses qui passent en tête.




Dans ce post je vais donc sérieusement m'attarder à ce qui me tient vraiment à coeur, comme bouquins. Je ne suis pas une aussi grande lectrice qu'Antoine Macé, loin s'en faut, mais j'ai suffisamment à dire à ce sujet pour qu'il fasse justement l'objet d'un post.



Les essentiels, dont :


Vladimir Nabokov, Lolita : plein de digressions, écriture sophistiquée et plus que maîtrisée (écrit en anglais alors qui n'était pas la langue natale de l'auteur !). Virtuosité, le plaisir de l'écrit pour l'écrit, qui donne à voir des images, des sensation, la vivacité et l'acuité du regard, de l'humour. Il y a eu deux traductions officielles en français. Elles sont complémentaires. La 1ère est presque un ouvrage à deux car le traducteur s'est octroyé quelques libertés, laissant libre cours à son propre style et univers, les greffant à ceux de Nabokov jusqu'à la parfaite mixtion. Il n'en reste pas moins un ouvrage superbe. La plus récente tente de coller au mieux et de restituer parfaitement l'ouvrage original, mais cette trop grande fidélité et précision, travail de fourmi, n'est plutôt qu'un moyen d'accéder à l'oeuvre anglophone quand justement on ne maîtrise pas bien l'oeuvre de Shakespeare.


J'avais, à l'instar de Gainsbourg, appris par coeur le poème dit "Perdue Dolores Haze". La nouvelle traduction de ce poème est plus que décevante et perturbante.

"C'était la même enfant - les mêmes épaules graciles aux reflets de miel, le même dos souple et soyeux et nu, la même chevelure châtaine. Le foulard noir à pois qui ceignait son torse cachait à mes yeux de simien sénescent, mais non point aux regards d'une mémoire toujours vivace, les seins juvéniles que j'avais caressés un jour immortel. Et, telle la nourrice d'une petite princesse de conte de fées (disparue, enlevée et découverte enfin, dans des haillons de bohémienne à travers lesquels sa nudité sourit au roi et à ses lévriers), je reconnus sur son flanc le signe bistre d'un minuscule grain de beauté. Hagard et extasié (le roi pleurant de bonheur, les trompes sonnant en fanfare, la nourrice ivre morte), je revis l'adorable courbe rétractile de son abdomen, où s'étaient jadis recueillies mes lèvres descendantes, et ces hanches enfantines où j'avais embrassé l'empreinte crénelée laissée par l'élastique de son short - dans la fièvre de cette ultime et impérissable journée, derrière les Roches Roses. Les vingt-quatre années que j'avais vécues depuis se fondirent jusqu'à n'être plus qu'une flammèche imperceptible, qui palpita un instant et s'éteignit."




La vie devant soi, de Romain Gary, écrit sous la fausse identité d'Emile Ajar. Le propos est superbe. Le contexte glauque de l'histoire est dépeint avec un incroyable humour, un style volontairement maladroit plein de néologismes. Ce n'est pas "je me complais à décrire le glauque en m'y vautrant" comme Hubert Selby Jr (que j'adore, par ailleurs), c'est le contraire. C'est beau, c'est pur, c'est frais, c'est joyeux, plein d'espoir. A mon sens Romain Gary n'a jamais aussi bien écrit qu'en étant un autre, comme régénéré par un nouveau soi fictif qui lui donnera l'occasion de prolonger la fiction jusque dans le réel. Du même Ajar, Gros Câlin vaut son pesant, mais le message véhiculé est plus abouti dans La vie devant soi, message qui se résume aux derniers mots à double sens : "il faut aimer".
Citations :
«Les cauchemars, c'est ce que les rêves deviennent toujours en vieillissant.»
«C'est toujours dans les yeux que les gens sont les plus tristes.»
«C'est pas nécessaire d'avoir des raisons pour avoir peur.»

«Plus on a rien et plus on veut croire.»
Extraits :
"La première chose que je peux vous dire c'est qu'on habitait au sixième à pied et que Madame Rosa, avec tous ces kilos qu'elle portait sur elle et seulement deux jambes, c'était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines."

"Le docteur Ramon est même allé chercher mon parapluie Arthur, je me faisais du mauvais sang car personne n'en voudrait à cause de sa valeur sentimentale, il faut aimer."

"Les gosses sont tous très contagieux. Quand il y en a un, c'est tout de suite les autres. On était alors sept chez Madame Rosa, dont deux à la journée, que Monsieur Moussa l'éboueur bien connu déposait au moment des ordures à six heures du matin, en absence de sa femme qui était morte de quelque chose."


A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, Hervé Guibert. Roman à clefs, au bord de l'auto fiction, qui décrit l'entré du sida dans la vie de l'écrivain, maladie dont il mourra, avec, comme invités involontaires et prestigieux Michel Foucault (sous le nom de Musil) et Isabelle Adjani (Marine) qui en prennent pour leur grade. Le style de Guibert est sophistiqué, le propos n'épargne personne... même pas lui même, même si il tend via ce style, et ceux qui suivront, comme bon nombre d'écrivain, à s'assurer une légende post mortem et qu'il est donc à part des autres "protagonistes". Un des travaux les plus intéressants dans le domaine d'écriture de soi. Hervé Guibert était aussi journaliste, photographe, scénariste, vidéaste.
Extrait "[...] la mort me semblait horriblement belle, féeriquement atroce, et puis je pris en grippe son bric-à-brac, remisai le crâne de l’étudiant en médecine, fuis les cimetières comme la peste, j’étais passé à un autre stade de l’amour de la mort, comme imprégné par elle au plus profond je n’avais plus besoin de son décorum mais d’une intimité plus grande avec elle, je continuais inlassablement de quérir son sentiment, le plus précieux et le plus haïssable d’entre tous, sa peur et sa convoitise. "

Projet R.

Pour l'instant, seulement 16 pages exploitables. Il y en a eu bien plus, dans des esquisses du projet R., mais les contours du dit projet n'étaient pas encore bien esquissés. Je ne savais pas encore comment raconter cela. Il m'a fallu 3 ans pour m'en rendre compte et que cesse la procrastination (mot qui n'est pas cher qu'à moi) : du comment dire, comment faire, quelle technique narrative, quelle forme, quel point de vue, genre genre -roman à clé, autofiction, témoignage ? La trame narrative est riche et complexe au possible. Je me permet de le dire car il ne s'agit pas de mon fait, il ne s'agit à la base pas de fiction mais d'une matière réelle, celle du vécu même, vécu d'un maximum d'événements objectivement intenses qui se sont déroulés sur un minimum de temps. Et un besoin vital, irrépressible de sublimation : il ne s'agit pas juste de le dire, car cela seriat objectivement facile : consigner sur carnet les faits objectifs, le ressenti subjectif, et pour la transmission le cracher à la face du monde, par le biais de la surexposition web par exemple. J'entends par sublimer faire de l'art de ce vu/vécu, le tordre, l'exploiter au possible jusqu'à ce qu'il en soit transcendé par le biais de l'écriture.

jeudi 12 juin 2008

Teaser

La maladie s’est déclarée de façon insidieuse, gagnant par palliers l’organisme psychique, neurone par neurone, synapse par synapse, pour finalement gagner l’organisme tout entier dans sa réalité psychique, extérieure. L’étiolement avait pour paradoxe de se présenter comme une spectaculaire amélioration d’être, dans l’énergie, l’aisance, la maîtrise de toutes les facultés –un éclat certain. En vérité/réalité un éclatement de la personnalité, une violente déflagration, effondrement de toutes les défenses précieusement acquises au fil de 24 ans. De ci de là les morceaux/décombres/débris se rassemblèrent comme la marche arrière d’une séquence/image filmique, se reconstituèrent. Cicatrisant, reliant les fibres de tissus de façon serrée pour former un ensemble certes homogène mais catastrophique car à vif et torturé. Mais rien de tout cela n’était visible. N’était perceptible qu'un semblant trompeur mais faisant parfaitement illusion de beauté, de syntonie.
Les symptômes étaient donc une formidable vitalité, dont la suite pourtant logique allait être l’hyperactivité puis un état maniaque. Une facilité soudaine à se sentir bien où qu’elle soit/fut, à créer des liens, à parvenir à ses fins, atteindre des buts qui jusqu’alors lui étaient restés hors de portée. De fait, l’état initial s’était prodigieusement inversé. La timidité s’était transformée en sociabilité, en adaptabilité, en capacité à manifester son être en harmonie avec le reste l’environnant. Sociabilité, aisance à prendre la parole en public, assurance, mise à disposition des acquis jusqu’alors handicapés, l’intelligence, la beauté qui jusqu’alors avaient été bridés. Emprise de la cocaïne auraient dit certains. Économie de cocaïne, auraient corrigé d’autres. Les autres avaient raison. C’était tout aussi intense que le 1er rail de cocaïne, avec pour différence que le déclin ne survenait pas -"pas encore" auraient prédit les autres, et ils avaient encore raison. C’était comme le plus haut d’un rail de coke en permanence. H 24. La cocaïne qu’elle n’avait jamais touchée et à peine vue. Elle était vierge de substance illégale, quelques broutilles mises à part. Elle ne buvait pas. Et sa tabagie n’avait pas débuté. Ce nouvel état allait déclencher justement son intense tabagie en hypothèse, entre autre sauterelles. C’était l’état le plus clean qui soit, rien à signaler dans les analyses, freudiennes mises à part. Hormis. Hormis qu’on avait touché au cœur symbolique et sanglant. Son inconscient avait été maladroitement manipulé, on avait laissé des trous béant, de vertigineux vides, déplacements des défenses. Et réaction en masse. Dérèglement. Des défenses de secours s’étaient mise en place. Urgence de rééquilibrer le tout. Sauver ce qui était sauvable. Maintenir une structure menacée. Faire ce qu’on pouvait. Et déclencher un état maniaque. C’était si bon et si dangereux. Elle ne se rendait compte de rien. Elle courait droit à sa perte. Comme le camé nouveau qui se sent si bien et semble si cool et en forme aux néophytes. Sauf que camée, elle n’était pas. C’était pire. Elle ne se rendait compte de rien. Elle se sentait bien mieux oui, tout semblait si facile, évolution soudaine dont elle n’avait pas relevé le changement. Car tout allait si vite, elle n’avait pas le temps de tout analyser, trop occupée à vivre.

mardi 10 juin 2008

La seule et unique (nouvelle publiée dans Aber)

Margarita avait offert ses jambes dorées au soleil.
- Si tu continues, tu vas finir toute noire.
- On commence le tournage Lundi. Il faut que je sois prête.
- Ah ouais ? Je croyais qu'il fallait pas que tu ressembles aux filles de ce pays là.
- Tais-toi. Il faut que je sois belle. Point final. Et je suis plus belle avec les jambes bronzées
- Fais attention quand même à protéger ta face. T'as eu tellement de mal à cacher que tu venais de là-bas.
Elle me jeta son bouquin à la figure. C'était Maggie : quand elle ne trouvait rien à répondre - ce qui arrivait souvent, car elle n'était pas bien douée en répartie - elle passait à la violence. Pour de rire, bien sûr, mais violente quand même. Elle était devenue encore pire depuis qu'elle avait signé ce contrat avec la MGM. Il n'y avait pourtant pas de quoi être fier : à vrai dire, elle n'avait pas encore fait de vrais rôles dans de vrais films, mis à part une petite participation dans La nuit des chasseurs, où on la voyait danser et chanter pour le héros dans un bar de nuit. Bon, bien sûr, comme à toutes les starlettes, on lui avait demandé de faire des publicités ou des photos de mode, à droite et à gauche, quand ce n'était pas des calendriers pour les soldats. Alors on l'avait vue dans les revues, sur les affiches, vanter de la même manière les vertus de telle crème pour le visage, de telle nouvelle voiture, ou de telle glace qui était délicieuse.

RITA WELCH, ACTRICE DE LA MGM, VOUS LE DIT : « JE NE VAIS JAMAIS DEHORS SANS AVOIR MIS MA CREME NIVEA POUR PROTEGER MON VISAGE ! »

FORD : LA VOITURE PREFEREE DE LA STAR RITA WELCH !

« IGLOO ? LA MEILLEURE GLACE AU MONDE ! » DIT RITA WELCH.

Rita Welch ! Mon Dieu ! Rita Welch.
Ils lui avaient dit : « Tu comprends, ma beauté, 'faut changer de nom. Tout le monde le fait ! Personne dans le cinéma ne garde son nom d'origine, surtout s'il porte un nom comme le tien. Ce n'est pas possible. Tu comprends, les gens pourraient être choqués. »

Margarita Casino était un nom choquant parce qu'il n'était pas américain. Elle avait beau dire que seul le nom de famille changeait (« Rita c'est toujours Margarita »), personne ne l'avait jamais appelée Rita avant cette décision ridicule. Il ne fallait pas que les spectateurs sachent que leur petite star adorée était une mexicaine ; voilà le sens de l'histoire. Et elle, intelligente et forte comme elle était, elle avait accepté, sans dire un mot. Il n'y avait pas que son nom qu'ils avaient changé. Heureusement qu'elle nous avait dit, à moi et à nos parents, à quel moment on la voyait dans le film, car nous ne l'aurions, sinon, jamais reconnue. Quand on l'avait revue, ensuite, nous nous étions rendus compte à quel point elle avait changé, sans pouvoir préciser exactement de quelle façon.
« Alors ? » avait-elle demandé.
- Alors, répondis-je, tu ressembles exactement à Margarita Casino, mais en plus moche.
Elle en était restée pétrifiée, incrédule, les yeux écarquillés, avant de me donner une sacrée gifle : elle n'avait, bien sûr, rien trouvé à répondre.Quelques heures plus tard, elle m'avait dit : « Y'a pas de quoi faire la tête ! C'était pour rire, comme toi ! »
- T'as pas compris, ma pauvre « Rita », tu m'as peut être frappé pour rire... Mais moi, j'étais sérieuse : tu es vraiment moche ! »
Et elle de claquer la porte. Elle se croyait sûrement dans un studio, avec des gens pour lui courir après et obéir à tous ses petits caprices !Maggie avait commencé son « métier » à 19 ans, en jouant dans Dansons sous le soleil, la comédie musicale de Fred Alister. Les danseurs étaient si nombreux, une bonne centaine sur la même image, que nous n'avions pas réussi, au début, à l'apercevoir (« Si ! Regarde : le chapeau, là-bas ! »).Un chapeau. Ma sœur avait commencé sa carrière dans le rôle d'un chapeau.Pendant des mois –à l'époque je n'avais que douze ans- dès qu'elle commençait à se vanter sur cette histoire, je lui disais, devant ses amis : « Oh oui, qu'est-ce que tu étais belle et formidable dans ton rôle, le chapeau, là-bas, loin loin sur l'estrade. C'était fantastique ! » Elle feignait de rire –mal, bien qu'elle fut une « actrice »- avant de dire, méprisante, en parlant de moi : « Elle est encore petite ! » (Elle ne pouvait pas faire autre chose que parler, vu qu'il y avait du monde), et puis elle ajoutait en soupirant : « Ma pauvre, qu'est-ce que tu vas devenir ! »

A la base, je n'étais pas plus intelligente que Maggie. On m'avait donné le rôle de la petite sauvage taquineuse dès le début. Margarita était la plus belle fille du quartier, la mieux habillée de la ville et la meilleure danseuse de toute la Californie. Et bientôt, sans nul doute, la femme la plus connue au Monde. Je ne pouvais pas lutter, elle avait pris trop d'avance sur moi ; j'aurais eu bien du mal à pouvoir la rattraper et puis je n'étais pas portée à faire des choses pénibles comme passer des heures à me peindre la figure, onduler mes cheveux avec un fer à friser, se tenir droite, souriante, et essayer pendant des heures des vêtements devant un miroir. Et j'aurais encore moins aimé minauder devant des garçons débiles ou m'ennuyer et avoir mal aux pieds dans une paire de chaussures à talons et rester debout dans une salle trop chauffée.La splendeur de ma sœur m'avait poussé à trouver ce qu'il y avait de bien et de différent en moi. Et plus mes parents dépensaient de l'argent pour ses vêtements, son coiffeur, ses cours de danse, de chant et de théâtre, et plus on me la montrait comme exemple et plus j'avais envie de ressembler à un garçon, et de lire, et de jouer au foot, et d'avoir les cheveux emmêlés, des vêtements sales, réfugiée dans l'enfance.Et quand je n'en pouvais plus de supporter tout ce beau monde (mon père faible, ma mère idiote, ma sœur faible, idiote, crâneuse et paresseuse) je m'en allais (personne ne s'en apercevait) jouer au foot avec les garçons du quartier.Je ne parlais presque jamais avec Maggie ; elle était dans un autre monde depuis longtemps. Je ne parle pas là d'un monde qui existerait à l'extérieur, mais de celui qu'elle s'était fait dans sa tête. Il y avait trop de monde à l'entourer, à l'admirer, à l'espionner, à l'aimer, à l'aider et à lui faire mille compliments. La seule façon d'avoir une conversation avec elle c'était d'écouter ses débilités. Et vous savez le pire dans cette histoire ? Sans me l'avouer à moi-même je trouvais tout ça follement intéressant.
- Et tu as déjà vu Humphrey Biggy en vrai ?
- Ben oui, bien sûr, disait-elle.
- Et alors ?
- Oui, il est pas mal, très gentil. Mais il n'est pas très grand.
- Ah bon ?
- Encore plus petit que toi, ma fille. C'est pour ça qu'on essaye toujours de le mettre seul dans un plan. Et quand il doit être dans le même cadre que quelqu'un, on le monte sur une caisse en bois, pour faire croire qu'il est aussi grand que les autres.

La plus souvent, malgré que nous ayons de mauvaises relations, j'étais la seule à poser des questions. C'était à sens unique, sans retour.D'aussi loin que je m'en souvienne, elle n'a jamais été intéressée par ma vie… sauf une fois.

Ce jour, je le garderai toute ma vie gravé dans ma mémoire.

C'était un jour où j'étais à traîner dans l'entrée de la maison, en bas des escaliers. J'attendais Vin, mon meilleur ami, pour aller jouer au foot. Je portais un sweat-shirt très large, déformé en plus d'être sale, et un bermuda de garçon qui découvrait mes genoux écorchés ; j'avais aux pieds des chaussures pleines de boue. Je m'amusais à taper le ballon de foot contre les murs ou dans les escaliers. Quand le ballon revenait vers moi, il ne fallait pas le manquer.Le ballon rebondissait dans les escaliers quand je vis des chaussures de satin, les jambes de pain d'épice, un short très chic et bien coupé – un short pour faire joli, mais pas pour faire du sport - un pull très très moulant, à col en V, un collier de perles et des bracelets du même genre. La balle revint vers moi et je donnai un grand coup – je ne sais pas pourquoi, c'était plus fort que moi. Ses cheveux étaient ondoyants et soyeux, ses sourcils étaient deux arcs très fins ; sa bouche, qu'elle avait maquillée de rouge, toujours à moitié souriante, même quand elle était de mauvaise humeur, sa bouche, dis-je, ressemblait à un fruit mûr.
- Fais attention, Toute-Sauvage ! (c'est le surnom qu'elle m'avait donné).Elle tenait mon ballon entre les mains. Je remarquai ses longues griffes aiguisées, rouges comme le feu. Elle me jeta le ballon en plein visage, de toute sa violence, avant que je n'aie pu avoir le moindre réflexe.J'étais à moitié sonnée, mais je hurlai : « Alors, qu'est-ce qu'il y a ? Tu es vexée ? Y’a pas assez de photographes en bas de l'escalier ? »Elle était descendue jusqu'à moi. Elle était si jolie, si merveilleuse, si irréelle : parfois j'en avais peur, jusqu'à oublier qu'il s'agissait de ma sœur.
- Alors Toute-Sauvage, tu t'ennuies ? Va te laver, ça te fera une occupation !
Pour une fois elle avait trouvé quelque chose à répondre. Ses dents blanches comme de la glace : elles n’étaient pas aussi étincelantes avant, j'en étais sûre.
- J'attends quelqu'un.
- Tiens, tu connais des gens ? Bizarre ! Et c'est qui ?
- Un… garçon.
- Tu attends… un garçon… habillée comme ça ?
- Oui, et alors ? On va pas danser, hein. On va jouer au foot avec les autres du quartier…
- Et qui est le grand intellectuel qui vient te chercher ?
- Vin.
- Vin Taylor ?
- Oui
- Celui…
- Oui, celui qui était à l'école avec toi… ou quelque chose comme ça.
Elle soupira, songeuse, et presque tourmentée. Peut être qu'elle s'était souvenu d'un coup de la petite fille aux cheveux noirs et raides, aux sourcils mal dessinés et à la bouche livide qu'elle avait été… qui sait.Puis elle reprit le fil de la conversation. Mais elle avait changé du tout au tout. Elle était devenue, je dirais, très gentille : douce, sans aucune affectation, normale, comme si, d'un seul coup, elle avait éprouvé de l'affection à mon égard, comme si j'avais été sa sœur, après tout. Elle ne regardait pas au travers de moi, indifférente, comme elle le faisait d'ordinaire. Non : elle me regardait droit dans les yeux, et je percevais bien que ce n'était pas pour y mirer son reflet ! Miraculeux.Et où j'allais jouer au foot ? Depuis quand j'y jouais ? Avec qui ? Est-ce que je les connaissais bien ? Est-ce que ça me plairait de faire sportive professionnelle ? Génial !
« Je viendrais te voir jouer si tu veux, pour t'encourager. Je me cacherai derrière un arbre si tu as honte de moi. Ou alors je mettrais des lunettes de soleil, et un foulard en soie sur les cheveux ! Je ferai tout pour ne pas me faire remarquer ! »
Un miracle. Elle me parlait. Elle me questionnait sur les règles du foot, sur ma vie, sur ce que j'aimais. Et elle n'avait plus la même manière de parler, ni de regarder, ni de se comporter.
La plupart du temps, quand nous parlions, le sujet tournait toujours autour de sa petite personne et du cinéma, et à chaque fois, elle ne posait pas ne serait-ce qu'un regard sur moi. Je lui posais des questions, elle répondait en faisant autre chose, fière, détachée, dans un autre monde.
J'étais en pleine panique. Il fallait coûte que coûte que je trouve un moyen quelconque de faire de cet instant une éternité, il fallait que je capte l'attention de Maggie, de sorte que cette conversation et ce nouveau comportement puissent durer à jamais.Les choses ne devraient jamais changer, ni mourir. Pourquoi atteindre les cimes, s'il faut en retomber aussitôt ?Je cherchais à trouver des choses intéressantes à dire. Elle avait l'air enchantée de parler de football : je continuai donc sur cette lancée.Quelqu'un sonna à la porte.Je sursautai, et Maggie pareil. J'avais tout oublié : le monde, Vin, et même ce dont il était question dans la conversation : le foot.
Maggie la tête tournée en direction de la porte, toute immobile, blanche, une statue : le dos droit, et ses bras pendant dans le vide comme ceux d'une poupée de son. Je voulus ouvrir la porte.
« Non ! » me dit doucement ma sœur ; elle avait l'air nerveuse et craintive à la fois.
Elle ouvrit la porte avec lenteur et respect, en faisant attention, comme si, derrière, se trouvait un danger.
Vin.
Il avait le même âge qu'elle ; ils avaient été dans la même école, et même dans la même classe. Malgré notre différence d'âge, nous étions les meilleurs amis qui puissent exister.Bien des choses, pourtant, auraient pu nous séparer : déjà c'était un garçon, connu par ailleurs pour être une racaille, qui venait d'un des pires quartiers de la ville. La plupart des gens le craignait : il était mal habillé, avec un tatouage aux signes inconnus sur le côté du cou ; grand et plutôt musclé, il marchait comme un lion, une expression dure sur le visage… Mais ce n'était pas ça qui faisait le plus peur aux gens. Non, pour eux, le pire, c'était qu'il était noir ; moitié noir, moitié indien pour être plus précise, ce qui lui avait donné des traits ciselés alliés à une peau sombre.Les blancs-comme-neige imaginaient qu'on était une famille d'espagnol, et, après tout, l'Espagne n'était pas si différente de l'Angleterre. Ils pensaient qu'on avait au moins l'Europe en commun. Ils pouvaient très bien transformer une Latina en une américaine modèle… Mais un garçon noir, ou un indien, ou, pire, un indien noir ne serait jamais rien pour personne !
Ma famille avait assez souffert du rejet des blancs-comme-neige pour accepter que je fréquente Vin : mes parents n'avaient pas de préjugés, et ils imaginaient, par leur vécu, ce que pouvait être la vie du garçon et qu'il avait eu assez de malheurs comme ça pour en plus être rejeté une fois de plus.Je n'avais jamais vu Vin et ma sœur ensemble. J'avais du mal à les imaginer petits, assis dans la même classe. La Margarita d'aujourd'hui, avec ses cheveux éclaircis et ses manières racées devait sûrement mépriser un type comme lui.
Mais ce ne fut pas le mépris ni rien de commun que je lus sur le visage de ma sœur.
Je n'oublierais jamais ton visage d'alors, Maggie.
Son sourire fut alors le plus attirant au monde, un sourire qu'elle avait jusqu'ici gardé pour elle : ce n'était pas celui qu'elle offrait à ses proches, ni celui du grand écran. Elle ressemblait alors à un enfant qui découvre un cadeau de Noël : la surprise, la joie.
« Vin ».
Je regardai Vin : il resta parfaitement stoïque. Il me serra la main.
- Tu es prête ?
- Oui…
Je regardai en direction de ma sœur : elle était livide, et ne souriait plus.
- Vin, tu n'as pas reconnu Margarita ?
- Si : ta sœur, probablement….
Il lui jeta un bref coup d'œil comme on regarde vite fait un meuble. Maggie tendit sa main. Vin finit par accepter de la saluer. Ce geste prodigua sûrement de la force à ma sœur, car elle redevint Rita Welch, avec ses mimiques, ses minauderies, ses yeux mi clos - deux papillons - la tête penchée sur le côté, la voie ralentie et pleine de miel… etc.
- Tu te rappelles pas ? On était dans la même classe quand on avait dix ans
.- Ouais, j'en ai entendu parler, mais j'ai pas de souvenirs précis.
- J'avais les cheveux noirs et courts à l'époque… On n’était pas si nombreux, pourtant.
- Peut être.
Il tourna sa tête vers moi : « On y va ? » Et me prit le bras.
- Et qu'est-ce que tu deviens, tu fais quel métier ?
- Rien.
- Oh, pardon. Tu dois sûrement savoir que je suis actrice de cinéma ?
- Non.
- Tu ne me crois pas ? Attends.
Elle monta les escaliers quatre à quatre. Je ne la savais pas si sportive.Vin me sourit : « Ca va toi ? »
- Euh… Oui. (à voix basse : ) C'est vrai ? Tu te souviens plus d'elle ?
- Pas beaucoup. Comme ça. Je m'en fous.
« Voilà ! » cria Rita en descendant avec une pile de magazines. « Regarde ! »
Rita Welch. Rita Welch sur chaque couverture, en portrait, de pied, en maillot de bain, en robe de soirée, dans des publicités, dans des illustrations d'articles, où on la voyait aux côtés de John Mitchum pour La nuit des chasseurs, pin up de rêve et déesse fabriquée.
- Alors ? Tu vois ?
- Oui. Très bien. Très bien.
Ma sœur était perdue. Elle regardait à droite à gauche, incrédule, comme un animal perdu, moi, Vin, le plafond, les murs, le sol et les escaliers, comme si elle cherchait une solution, quelque part.
- « Bon », fit Vin, « on y va ? Au revoir, Gloria »
- « Margarita », dis-je.
- « Non », dit elle, « Rita ».
Vin ouvrit la porte. La lumière du soleil était aveuglante : tout me semblait blanc, aussi blanc que du fer chauffé à blanc ; mes yeux peinaient à s'y habituer. Petit à petit je découvris les arbres, les maisons, le ciel, les voitures, et, juste devant moi, la silhouette de Vin. J'avais quitté la maison comme ça, sans fermer la porte, sans regarder en arrière, sans dire au revoir.Je me souviens surtout des épaules de Vin qui marchait devant moi, et de son visage, quand il se retourna sur moi, et quand il dit : « Qu'est-ce que tu fais ? Viens. »


Idem

Ce transport grisant, sans nulle pareille, que l'on vient surtout chercher en soi, et dont l'autre n'est que le support de fortune. Quel que soit son rang, sa race, sa teneur, sa qualité. Je sais qu'il est vil de parler ainsi d'un être humain mais il est là question de réification, d'annulation de l'autre dans un regard par trop demandeur. On se figure, jusqu'à en venir au sang, aux questions de la mort, de l'anéantissement ; que l'on aime quelqu'un au point de s'y annuler, de mourir en son nom, d'aller jusqu'au plus grandes extrémités. On se dupe et on dupe l'autre à le faire, mais on n'y peut rien : la maladie s'est déclarée au contact de notre cher support, et l'état est irréversible, irrémédiable, jusqu'à ce que parfois il s'annule de lui-même, l'oméga destructeur mais factice et totalement fabriqué laissant place au vide initial, et à une plus grande impression de vide que celle que nous connaissions avant que cet état de plus nous annihile. Advienne que pourra.

A paraître

C'est difficile de ne plus aimer. De fait, ça n'existe pas. On ne cesse jamais d'aimer. C'est notre esprit qui décide un jour d'injecter à la mémoire référentielle une dose d'oubli anesthésiant. On n'y pense plus vraiment comme on l'a vécu, la chose est faussée ou entre parenthèses. On finit par repenser à cette personne, à notre relation, en contournant soigneusement le cœur même de l'histoire, encore battant, encore sanglant. C'est quelque chose qui finit fatalement par se produire, car soit on est obligé de nier ces liens et ces sentiments, soit on meurt, d'une façon ou d'une autre. On prend la petite case dans le cerveau, celle qui contenait notre histoire, et on la coche, on l'annule. Elle est encore là mais sa présence ne nous est pas communiquée. Alors on se sent plus ou moins apaisé et tranquille. On se dit : je suis sorti d'affaire. Quand vous aimez quelqu'un qui n'est pas de votre famille, c'est quasi obligatoire. Ni le temps ni les circonstances ne remettrons la personne sur notre chemin. Et cette personne peut fuir et nier à son aise. Vous devenez pour elle une abstraction. C'est bien plus difficile quand la personne fait partie de votre famille. Car elle est en vous, il y a quelque chose… comme… quoi… du sang en commun qui coule dans vos veines. Et puis si ce n'est ça il y le nid encore chaud où vous étiez l'un contre l'autre, ces souvenirs si vieux qui semblent être impossible de retenir. C'est quelque chose qui va en deçà du praticable.
En fait, on ne cesse jamais d'aimer. On apprend juste à ne plus souffrir de cet amour. Et l'amour et la souffrance existent encore, mais notre esprit est si fort qu'à la mode de la méditation asiatique il peut en faire fi et nier l'existence de l'amour, et nier la douleur de sa plaie sanglante.
Je me souviens de tout ce que j'ai vécu avec lui. Mais j'évite d'y penser. Et quand j'y repense c'est vaguement, comme on revisionne avec indifférence un de ces films qui jadis vous terrorisait, enfant. Il n'a plus ce pouvoir sur vous. Mais vous restez précautionneux, vous évitez de toucher du doigt cet endroit du cerveau où de l'immatériel risquerait de vous faire encore si mal. Vous l'effleurez, juste. Et vous vous contentez de penser : tiens je ne ressens plus rien. Il le faut bien.
J'aimerais penser que c'est de trop de douleur qu'il a cessé de m'aimer. Une douleur bien différente de la mienne. Ou je pense, plutôt, que c'était de l'impuissance. Qu'il n'a aimé qu'une abstraction, un rêve qui pour lui s'est tout naturellement envolé. Car le voudrait-il qu'il ne pourrait pas. Il a été fait avec cette incapacité de profondeur du cœur. Il ne peut pas. Il n'éprouve pas. L'amour intense qu'il a pu un temps ressentir ne laisse pas plus de trace en lui que l'eau sur les plumes d'un canard. Ni la joie ni la douleur n'existent pour lui, ce ne sont que des transports de plus ou de moins, si brefs, avant qu'il retourne dans la morosité qui fait son quotidien, cette espèce d'absence de lui-même, d'indifférence à tout, avec laquelle il mourra comme il était presque né. Il a une grande capacité d'oubli et de refoulement… D'ailleurs il a presque oublié d'exister lui-même. Amant fulgurant de chimères, il n'aura été que le fantôme de sa propre vie, et ce jusqu'à ce que son cœur glacé et indifférent ne cesse enfin de battre...