mardi 10 juin 2008

La seule et unique (nouvelle publiée dans Aber)

Margarita avait offert ses jambes dorées au soleil.
- Si tu continues, tu vas finir toute noire.
- On commence le tournage Lundi. Il faut que je sois prête.
- Ah ouais ? Je croyais qu'il fallait pas que tu ressembles aux filles de ce pays là.
- Tais-toi. Il faut que je sois belle. Point final. Et je suis plus belle avec les jambes bronzées
- Fais attention quand même à protéger ta face. T'as eu tellement de mal à cacher que tu venais de là-bas.
Elle me jeta son bouquin à la figure. C'était Maggie : quand elle ne trouvait rien à répondre - ce qui arrivait souvent, car elle n'était pas bien douée en répartie - elle passait à la violence. Pour de rire, bien sûr, mais violente quand même. Elle était devenue encore pire depuis qu'elle avait signé ce contrat avec la MGM. Il n'y avait pourtant pas de quoi être fier : à vrai dire, elle n'avait pas encore fait de vrais rôles dans de vrais films, mis à part une petite participation dans La nuit des chasseurs, où on la voyait danser et chanter pour le héros dans un bar de nuit. Bon, bien sûr, comme à toutes les starlettes, on lui avait demandé de faire des publicités ou des photos de mode, à droite et à gauche, quand ce n'était pas des calendriers pour les soldats. Alors on l'avait vue dans les revues, sur les affiches, vanter de la même manière les vertus de telle crème pour le visage, de telle nouvelle voiture, ou de telle glace qui était délicieuse.

RITA WELCH, ACTRICE DE LA MGM, VOUS LE DIT : « JE NE VAIS JAMAIS DEHORS SANS AVOIR MIS MA CREME NIVEA POUR PROTEGER MON VISAGE ! »

FORD : LA VOITURE PREFEREE DE LA STAR RITA WELCH !

« IGLOO ? LA MEILLEURE GLACE AU MONDE ! » DIT RITA WELCH.

Rita Welch ! Mon Dieu ! Rita Welch.
Ils lui avaient dit : « Tu comprends, ma beauté, 'faut changer de nom. Tout le monde le fait ! Personne dans le cinéma ne garde son nom d'origine, surtout s'il porte un nom comme le tien. Ce n'est pas possible. Tu comprends, les gens pourraient être choqués. »

Margarita Casino était un nom choquant parce qu'il n'était pas américain. Elle avait beau dire que seul le nom de famille changeait (« Rita c'est toujours Margarita »), personne ne l'avait jamais appelée Rita avant cette décision ridicule. Il ne fallait pas que les spectateurs sachent que leur petite star adorée était une mexicaine ; voilà le sens de l'histoire. Et elle, intelligente et forte comme elle était, elle avait accepté, sans dire un mot. Il n'y avait pas que son nom qu'ils avaient changé. Heureusement qu'elle nous avait dit, à moi et à nos parents, à quel moment on la voyait dans le film, car nous ne l'aurions, sinon, jamais reconnue. Quand on l'avait revue, ensuite, nous nous étions rendus compte à quel point elle avait changé, sans pouvoir préciser exactement de quelle façon.
« Alors ? » avait-elle demandé.
- Alors, répondis-je, tu ressembles exactement à Margarita Casino, mais en plus moche.
Elle en était restée pétrifiée, incrédule, les yeux écarquillés, avant de me donner une sacrée gifle : elle n'avait, bien sûr, rien trouvé à répondre.Quelques heures plus tard, elle m'avait dit : « Y'a pas de quoi faire la tête ! C'était pour rire, comme toi ! »
- T'as pas compris, ma pauvre « Rita », tu m'as peut être frappé pour rire... Mais moi, j'étais sérieuse : tu es vraiment moche ! »
Et elle de claquer la porte. Elle se croyait sûrement dans un studio, avec des gens pour lui courir après et obéir à tous ses petits caprices !Maggie avait commencé son « métier » à 19 ans, en jouant dans Dansons sous le soleil, la comédie musicale de Fred Alister. Les danseurs étaient si nombreux, une bonne centaine sur la même image, que nous n'avions pas réussi, au début, à l'apercevoir (« Si ! Regarde : le chapeau, là-bas ! »).Un chapeau. Ma sœur avait commencé sa carrière dans le rôle d'un chapeau.Pendant des mois –à l'époque je n'avais que douze ans- dès qu'elle commençait à se vanter sur cette histoire, je lui disais, devant ses amis : « Oh oui, qu'est-ce que tu étais belle et formidable dans ton rôle, le chapeau, là-bas, loin loin sur l'estrade. C'était fantastique ! » Elle feignait de rire –mal, bien qu'elle fut une « actrice »- avant de dire, méprisante, en parlant de moi : « Elle est encore petite ! » (Elle ne pouvait pas faire autre chose que parler, vu qu'il y avait du monde), et puis elle ajoutait en soupirant : « Ma pauvre, qu'est-ce que tu vas devenir ! »

A la base, je n'étais pas plus intelligente que Maggie. On m'avait donné le rôle de la petite sauvage taquineuse dès le début. Margarita était la plus belle fille du quartier, la mieux habillée de la ville et la meilleure danseuse de toute la Californie. Et bientôt, sans nul doute, la femme la plus connue au Monde. Je ne pouvais pas lutter, elle avait pris trop d'avance sur moi ; j'aurais eu bien du mal à pouvoir la rattraper et puis je n'étais pas portée à faire des choses pénibles comme passer des heures à me peindre la figure, onduler mes cheveux avec un fer à friser, se tenir droite, souriante, et essayer pendant des heures des vêtements devant un miroir. Et j'aurais encore moins aimé minauder devant des garçons débiles ou m'ennuyer et avoir mal aux pieds dans une paire de chaussures à talons et rester debout dans une salle trop chauffée.La splendeur de ma sœur m'avait poussé à trouver ce qu'il y avait de bien et de différent en moi. Et plus mes parents dépensaient de l'argent pour ses vêtements, son coiffeur, ses cours de danse, de chant et de théâtre, et plus on me la montrait comme exemple et plus j'avais envie de ressembler à un garçon, et de lire, et de jouer au foot, et d'avoir les cheveux emmêlés, des vêtements sales, réfugiée dans l'enfance.Et quand je n'en pouvais plus de supporter tout ce beau monde (mon père faible, ma mère idiote, ma sœur faible, idiote, crâneuse et paresseuse) je m'en allais (personne ne s'en apercevait) jouer au foot avec les garçons du quartier.Je ne parlais presque jamais avec Maggie ; elle était dans un autre monde depuis longtemps. Je ne parle pas là d'un monde qui existerait à l'extérieur, mais de celui qu'elle s'était fait dans sa tête. Il y avait trop de monde à l'entourer, à l'admirer, à l'espionner, à l'aimer, à l'aider et à lui faire mille compliments. La seule façon d'avoir une conversation avec elle c'était d'écouter ses débilités. Et vous savez le pire dans cette histoire ? Sans me l'avouer à moi-même je trouvais tout ça follement intéressant.
- Et tu as déjà vu Humphrey Biggy en vrai ?
- Ben oui, bien sûr, disait-elle.
- Et alors ?
- Oui, il est pas mal, très gentil. Mais il n'est pas très grand.
- Ah bon ?
- Encore plus petit que toi, ma fille. C'est pour ça qu'on essaye toujours de le mettre seul dans un plan. Et quand il doit être dans le même cadre que quelqu'un, on le monte sur une caisse en bois, pour faire croire qu'il est aussi grand que les autres.

La plus souvent, malgré que nous ayons de mauvaises relations, j'étais la seule à poser des questions. C'était à sens unique, sans retour.D'aussi loin que je m'en souvienne, elle n'a jamais été intéressée par ma vie… sauf une fois.

Ce jour, je le garderai toute ma vie gravé dans ma mémoire.

C'était un jour où j'étais à traîner dans l'entrée de la maison, en bas des escaliers. J'attendais Vin, mon meilleur ami, pour aller jouer au foot. Je portais un sweat-shirt très large, déformé en plus d'être sale, et un bermuda de garçon qui découvrait mes genoux écorchés ; j'avais aux pieds des chaussures pleines de boue. Je m'amusais à taper le ballon de foot contre les murs ou dans les escaliers. Quand le ballon revenait vers moi, il ne fallait pas le manquer.Le ballon rebondissait dans les escaliers quand je vis des chaussures de satin, les jambes de pain d'épice, un short très chic et bien coupé – un short pour faire joli, mais pas pour faire du sport - un pull très très moulant, à col en V, un collier de perles et des bracelets du même genre. La balle revint vers moi et je donnai un grand coup – je ne sais pas pourquoi, c'était plus fort que moi. Ses cheveux étaient ondoyants et soyeux, ses sourcils étaient deux arcs très fins ; sa bouche, qu'elle avait maquillée de rouge, toujours à moitié souriante, même quand elle était de mauvaise humeur, sa bouche, dis-je, ressemblait à un fruit mûr.
- Fais attention, Toute-Sauvage ! (c'est le surnom qu'elle m'avait donné).Elle tenait mon ballon entre les mains. Je remarquai ses longues griffes aiguisées, rouges comme le feu. Elle me jeta le ballon en plein visage, de toute sa violence, avant que je n'aie pu avoir le moindre réflexe.J'étais à moitié sonnée, mais je hurlai : « Alors, qu'est-ce qu'il y a ? Tu es vexée ? Y’a pas assez de photographes en bas de l'escalier ? »Elle était descendue jusqu'à moi. Elle était si jolie, si merveilleuse, si irréelle : parfois j'en avais peur, jusqu'à oublier qu'il s'agissait de ma sœur.
- Alors Toute-Sauvage, tu t'ennuies ? Va te laver, ça te fera une occupation !
Pour une fois elle avait trouvé quelque chose à répondre. Ses dents blanches comme de la glace : elles n’étaient pas aussi étincelantes avant, j'en étais sûre.
- J'attends quelqu'un.
- Tiens, tu connais des gens ? Bizarre ! Et c'est qui ?
- Un… garçon.
- Tu attends… un garçon… habillée comme ça ?
- Oui, et alors ? On va pas danser, hein. On va jouer au foot avec les autres du quartier…
- Et qui est le grand intellectuel qui vient te chercher ?
- Vin.
- Vin Taylor ?
- Oui
- Celui…
- Oui, celui qui était à l'école avec toi… ou quelque chose comme ça.
Elle soupira, songeuse, et presque tourmentée. Peut être qu'elle s'était souvenu d'un coup de la petite fille aux cheveux noirs et raides, aux sourcils mal dessinés et à la bouche livide qu'elle avait été… qui sait.Puis elle reprit le fil de la conversation. Mais elle avait changé du tout au tout. Elle était devenue, je dirais, très gentille : douce, sans aucune affectation, normale, comme si, d'un seul coup, elle avait éprouvé de l'affection à mon égard, comme si j'avais été sa sœur, après tout. Elle ne regardait pas au travers de moi, indifférente, comme elle le faisait d'ordinaire. Non : elle me regardait droit dans les yeux, et je percevais bien que ce n'était pas pour y mirer son reflet ! Miraculeux.Et où j'allais jouer au foot ? Depuis quand j'y jouais ? Avec qui ? Est-ce que je les connaissais bien ? Est-ce que ça me plairait de faire sportive professionnelle ? Génial !
« Je viendrais te voir jouer si tu veux, pour t'encourager. Je me cacherai derrière un arbre si tu as honte de moi. Ou alors je mettrais des lunettes de soleil, et un foulard en soie sur les cheveux ! Je ferai tout pour ne pas me faire remarquer ! »
Un miracle. Elle me parlait. Elle me questionnait sur les règles du foot, sur ma vie, sur ce que j'aimais. Et elle n'avait plus la même manière de parler, ni de regarder, ni de se comporter.
La plupart du temps, quand nous parlions, le sujet tournait toujours autour de sa petite personne et du cinéma, et à chaque fois, elle ne posait pas ne serait-ce qu'un regard sur moi. Je lui posais des questions, elle répondait en faisant autre chose, fière, détachée, dans un autre monde.
J'étais en pleine panique. Il fallait coûte que coûte que je trouve un moyen quelconque de faire de cet instant une éternité, il fallait que je capte l'attention de Maggie, de sorte que cette conversation et ce nouveau comportement puissent durer à jamais.Les choses ne devraient jamais changer, ni mourir. Pourquoi atteindre les cimes, s'il faut en retomber aussitôt ?Je cherchais à trouver des choses intéressantes à dire. Elle avait l'air enchantée de parler de football : je continuai donc sur cette lancée.Quelqu'un sonna à la porte.Je sursautai, et Maggie pareil. J'avais tout oublié : le monde, Vin, et même ce dont il était question dans la conversation : le foot.
Maggie la tête tournée en direction de la porte, toute immobile, blanche, une statue : le dos droit, et ses bras pendant dans le vide comme ceux d'une poupée de son. Je voulus ouvrir la porte.
« Non ! » me dit doucement ma sœur ; elle avait l'air nerveuse et craintive à la fois.
Elle ouvrit la porte avec lenteur et respect, en faisant attention, comme si, derrière, se trouvait un danger.
Vin.
Il avait le même âge qu'elle ; ils avaient été dans la même école, et même dans la même classe. Malgré notre différence d'âge, nous étions les meilleurs amis qui puissent exister.Bien des choses, pourtant, auraient pu nous séparer : déjà c'était un garçon, connu par ailleurs pour être une racaille, qui venait d'un des pires quartiers de la ville. La plupart des gens le craignait : il était mal habillé, avec un tatouage aux signes inconnus sur le côté du cou ; grand et plutôt musclé, il marchait comme un lion, une expression dure sur le visage… Mais ce n'était pas ça qui faisait le plus peur aux gens. Non, pour eux, le pire, c'était qu'il était noir ; moitié noir, moitié indien pour être plus précise, ce qui lui avait donné des traits ciselés alliés à une peau sombre.Les blancs-comme-neige imaginaient qu'on était une famille d'espagnol, et, après tout, l'Espagne n'était pas si différente de l'Angleterre. Ils pensaient qu'on avait au moins l'Europe en commun. Ils pouvaient très bien transformer une Latina en une américaine modèle… Mais un garçon noir, ou un indien, ou, pire, un indien noir ne serait jamais rien pour personne !
Ma famille avait assez souffert du rejet des blancs-comme-neige pour accepter que je fréquente Vin : mes parents n'avaient pas de préjugés, et ils imaginaient, par leur vécu, ce que pouvait être la vie du garçon et qu'il avait eu assez de malheurs comme ça pour en plus être rejeté une fois de plus.Je n'avais jamais vu Vin et ma sœur ensemble. J'avais du mal à les imaginer petits, assis dans la même classe. La Margarita d'aujourd'hui, avec ses cheveux éclaircis et ses manières racées devait sûrement mépriser un type comme lui.
Mais ce ne fut pas le mépris ni rien de commun que je lus sur le visage de ma sœur.
Je n'oublierais jamais ton visage d'alors, Maggie.
Son sourire fut alors le plus attirant au monde, un sourire qu'elle avait jusqu'ici gardé pour elle : ce n'était pas celui qu'elle offrait à ses proches, ni celui du grand écran. Elle ressemblait alors à un enfant qui découvre un cadeau de Noël : la surprise, la joie.
« Vin ».
Je regardai Vin : il resta parfaitement stoïque. Il me serra la main.
- Tu es prête ?
- Oui…
Je regardai en direction de ma sœur : elle était livide, et ne souriait plus.
- Vin, tu n'as pas reconnu Margarita ?
- Si : ta sœur, probablement….
Il lui jeta un bref coup d'œil comme on regarde vite fait un meuble. Maggie tendit sa main. Vin finit par accepter de la saluer. Ce geste prodigua sûrement de la force à ma sœur, car elle redevint Rita Welch, avec ses mimiques, ses minauderies, ses yeux mi clos - deux papillons - la tête penchée sur le côté, la voie ralentie et pleine de miel… etc.
- Tu te rappelles pas ? On était dans la même classe quand on avait dix ans
.- Ouais, j'en ai entendu parler, mais j'ai pas de souvenirs précis.
- J'avais les cheveux noirs et courts à l'époque… On n’était pas si nombreux, pourtant.
- Peut être.
Il tourna sa tête vers moi : « On y va ? » Et me prit le bras.
- Et qu'est-ce que tu deviens, tu fais quel métier ?
- Rien.
- Oh, pardon. Tu dois sûrement savoir que je suis actrice de cinéma ?
- Non.
- Tu ne me crois pas ? Attends.
Elle monta les escaliers quatre à quatre. Je ne la savais pas si sportive.Vin me sourit : « Ca va toi ? »
- Euh… Oui. (à voix basse : ) C'est vrai ? Tu te souviens plus d'elle ?
- Pas beaucoup. Comme ça. Je m'en fous.
« Voilà ! » cria Rita en descendant avec une pile de magazines. « Regarde ! »
Rita Welch. Rita Welch sur chaque couverture, en portrait, de pied, en maillot de bain, en robe de soirée, dans des publicités, dans des illustrations d'articles, où on la voyait aux côtés de John Mitchum pour La nuit des chasseurs, pin up de rêve et déesse fabriquée.
- Alors ? Tu vois ?
- Oui. Très bien. Très bien.
Ma sœur était perdue. Elle regardait à droite à gauche, incrédule, comme un animal perdu, moi, Vin, le plafond, les murs, le sol et les escaliers, comme si elle cherchait une solution, quelque part.
- « Bon », fit Vin, « on y va ? Au revoir, Gloria »
- « Margarita », dis-je.
- « Non », dit elle, « Rita ».
Vin ouvrit la porte. La lumière du soleil était aveuglante : tout me semblait blanc, aussi blanc que du fer chauffé à blanc ; mes yeux peinaient à s'y habituer. Petit à petit je découvris les arbres, les maisons, le ciel, les voitures, et, juste devant moi, la silhouette de Vin. J'avais quitté la maison comme ça, sans fermer la porte, sans regarder en arrière, sans dire au revoir.Je me souviens surtout des épaules de Vin qui marchait devant moi, et de son visage, quand il se retourna sur moi, et quand il dit : « Qu'est-ce que tu fais ? Viens. »


1 commentaire:

Lenore a dit…

Super! Je ne connais pas Aber, c'est une revue littéraire du coin?