lundi 6 juillet 2009

Le voile

Porter le voile se révélait plus difficile que prévu. Rachel s'y était essayé dès son 1er séjour au Maroc. Mais la fine étoffe plaquée sur sa tête, accordée à son manteau par trop rajusté sur son corps de petite Bardot, la faisait ressembler aux actrices des années 50 qui sortaient d'un avion ou d'une décapotable sur un air de Sinatra.

Lorsqu'elle emménagea chez Samir, elle tenta de nouveau de porter le fameux tissu. Lorsqu'elle se présenta chez le buraliste, tout semblait allez pour le mieux : le typer derrière le guichet la regardait comme n'importe quelle jeune femme pudique du quartier. Mais quand elle s'aventura dans la rue, les choses se gâtèrent. Les types, goguenards, se retournaient sur elle. Des jeunes en scooter lui lancèrent : « Alors tu veux te la jouer à la marocaine ? Bien essayé ! » Elle comprit, en rentrant, ce qui clochait. Elle portait un pull blanc plutôt ample dans ses critères qui s'arrêtait au dessus des hanches, ses cuisses et surtout ses fesses se devinaient largement dans son jean serré. Porter le voile n'était pas que l'affaire du crâne, mais du corps tout entier. Il fallait porter un haut ample qui voilait l'arrière-train ; porter une robe, un manteau, voire une tenue traditionnelle au dessus du jean. Le pied, partie non érogène en ces terres, pouvait être chaussée de bottes à talons aiguilles, qu'importe. Le voilà n'impliquait pas seulement de cacher sa chevelure, son cou, son décolleté ; mais aussi les fesses, que la femme se devait de dissimuler derrière une sorte de rideau quelconque, quelque chose qui ne laissât plus deviner à quoi elles pouvaient ressembler. Rachel le savait car Mo lui en avait parlé. Il trouvait que son fameux manteau laisser trop deviner son divin postérieur. Elle repensait aussi à certaines de ces jeunes filles qui allaient déguster une glace accompagnées de leur famille, et qui, malgré la pesante chaleur, ne se déparaient de leurs longs manteaux noirs.

Le voilé était une étoffe magique ainsi qu'un objet de vaste hypocrisie. Nombre de filles voilées ne se déparaient pas de leur coquetterie, assortissant formes et issus, de sorte à se rendre les plus jolies possible. Bien des filles quelconque au naturel devenaient belles et se distinguaient en portant la voile. La plupart du temps elles se faisaient davantage draguer le tissu sur la tête. Rachel l'avait déjà constaté de ses propres yeux : des filles insignifiantes, voire laides, soudain auréolées d'une je ne sais quoi de sublime en arborant l'étoffe. Pour vous, c'est le string, pour nous c'est le voile. Ah un beau voile en lin de chez Markhmout !

Lorsqu'elle avait évoqué l'éventualité d'en porter un, Saïd était devenu positivement fou. « C'est vrai ? Tu ferais ça ? » disait-il en la regardant de ses yeux noirs fiévreux et tombants. Porter le voile était retisser une virginité depuis longtemps perdue. L'espoir de Saïd l'avait découragée et attristée. Elle avait admiré durant ses études de lettres une fille fort jolie qui justement portait crânement le tissu. Mais ce qu'elle avait aimé en cette fille était son paradoxe, son isolement, sa fierté, sa provocation, sa réfraction aux choses de la vie. Elle aimait le côté nonne de la chose, le refus des choses basses de l'existence. Le repos aussi. Elle entrevoyait l'éventualité de porter le voile comme une trêve, une grande nique aux dictats et regards masculins. Comme ces féministes soixante-huitardes qui avaient cessé de s'épiler et de porter des soutiens gorges, d'où l'engeance masculins était exclue -décontenancer et déconcerter les homme, c'est de ça qu'il s'agissait. Plus de regards triviaux, plus de réflexions d »désobligeantes. Être une jolie fille sexy n'était pas de tout repos et demandait du boulot ainsi qu'un sacré cran. Se laissait-elle aller qu'elle récoltait les remarques d'inconnus qui semblaient former comme un jury -du « toujours aussi belle ! » à « tu as grossi ». Le voile renvoyait une image culpabilisante, intouchable -la bonne sœur, la vierge Marie, la musulmane, la sœur, la mère, la fille l'être humain. Combien de fois avait-elle déjoué l'agressivité irrespectueuse d'un rebeu inconnu en faisant valoir sa religion musulmane, leurs origines en commun ? « Tu n'es pas un bon musulman ! » affirmait-elle, péremptoire. « je suis sûre que tu es marocain ! » « Si ça se trouve, ton père va à la mosquée avec le mien ! » Et le type, troublé, penaud, de se confondre en excuses, naturellement castré.

Saïd voulait une femme belle, Saïd voulait une femme voilée. Rachel, agacée, essayait de creuser la question. Pour déjouer les convoitises masculines et la colère de Dieu, ne suffisait-il pas de s'enlaidir, d'être mal fagotée, de porter des lunettes ? « La chevelure est le parure de la femme. » Il suffisait de se raser la tête. « Non, car cela serait une . » Il ne fallait pas que la femme s'amputasse de sa beauté. Mais Saïd concédait que ce n'était pas forcément une question de voile, que la femme pouvait, par exemple, porter un bonnet. « Et toi alors ? Comment compte tu de défaire des convoitises féminines ? » Il riait. La chose était pour lui hors de propos. Non, il n'était pas préconisé qu'il porte barbe et djellaba, ce n'était pas écrit. La seule chose qu'il fallait qu'il fasse c'est de ne pas dévoiler ses cuisses et ses genoux -recommandation qu'il transgressait régulièrement lorsqu'il jouait chaque semaine au foot ou lorsque tout simplement il avait trop chaud, sans que jamais il ne s'attire l'ire ou la libido de quiconque.

Saïd se voyait parfaitement se baigner en caleçon de bain, profitant pleinement du soleil et de l'eau, tandis que son épouse serait couverte des pieds à la tête de plusieurs épaisseurs de textile noir, non elle n'aurait pas trop chaud, non l'eau ne s'engorgerait pas dans les plis, freinant dangereusement les mouvements. Comme disait son cousin Hicham à la vue de saoudiennes se baignant ainsi accoutrées : 'Regarde, elles ne sont pas malheureuses ! » Et puis, exaspéré, il finissait pas lancer à Rachel : « Et puis, moi et ma femme (hypothétiquement elle) on aura des plages privées, où personne ne pourra nous voir, et elle pourra se baigner normalement ! »

Aussi avouait-il, implicitement, que vivre ainsi constamment accoutrée n'était pas normal. Rachel feuilletait nerveusement un Paris Match spécialement centré sur la thématique -le voile en Iran, au Maghreb, en Afghanistan, en Arabie Saoudite. Elle lançait des regards noirs à Saïd et Samir à ses côtés – Saïd peu fiable, déjà distant ; Samir, tout en retenue, déjà fortement épris. « Regarde, c'est humain ça ? C'est une vie ? Hein ? Tu te vois porter chapeau et manteau noirs par 40° ? » lançait-elle à haute vois défiant le voisinage justement encapuchonné. Saïd, silencieux, ruminait sa fureur. Samir faisait remarquer que certaines iraniennes semblaient bien s'en tirer -en effet, jouant avec les imites du code, elles laissaient paraitre la racine des cheveux teints, les avant-bras, elles portaient de couleurs chatoyantes, des bijoux clinquants, un maquillage appuyé. « Ce que je déteste le plus, décrétait Rachel, c'est le caractère définitif de a chose. Tu le porte, c'est pour de bon. On devrait faire selon l'humeur, à sa guise, le porter comme toute autre chose, en jouer ; là je suis d'accord. » Une fois qu'elle se retrouva seule avec Saïd, celui-ci avait fait éclater sa colère : « Mais quand tu montres du doigt ces femmes, c'est ma mère que tu insultes ! » Ce petit épisode pesa lourd dans la rupture de Saïd et Rachel.



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